Et les RS "contemporains", comment vivent-ils au quotidien leur Engagement ?
Avez-vous vous-même été scout et routier ? Oui, j’ai été louveteau, scout, routier, et ensuite assistant chef de clan, à Lyon et Strasbourg.
Qu’est-ce qu’il vous en reste de plus fort ? L’âge route, puisque c’est dans cette tranche, autour de 16, 17, 18 ans, que l’on fait des choix de vie. Ce qui m’a marqué, c’est d’avoir des amis qui essayaient d’avoir une vie chrétienne profonde et, la recherche d’une unité de vie, thème important de la route qui m’a fortement influencé.
Et ce thème, aujourd’hui, vous aiguille encore dans la vie professionnelle comme personnelle ? Tout à fait, c’est quelque chose qui n’est pas anodin dans la vie politique que de chercher à avoir une unité, c’est-à-dire de pouvoir dans ses faits et gestes de chaque jour, chercher à avoir une cohérence par rapport aux convictions de fond que l’on porte et qu’on cherche à défendre, convictions politiques ou convictions spirituelles.
Votre père a été l’un des fondateurs de la Route scout d’Europe. Qu’est-ce que cela vous a laissé comme héritage ou comme exigence ? C’est sûr que j’ai grandi en voyant mon père être un homme passionné, qui avait la soif de transmettre, aux jeunes routiers en particulier − beaucoup ont été marqués par ses interventions à Vézelay − le feu de l’engagement et du témoignage. J’ai grandi en voyant cet homme qui au quotidien m’a marqué parce qu’il avait un souci d’exigence. Il y a aussi un autre aspect : je pense qu’il a contribué à un moment de l’histoire de l’Eglise de France où arrivait une partie du renouveau de l’Eglise actuelle, et il a été un ferment d’ouverture de certaines associations comme la FSE à ces nouvelles communautés. J’ai donc été aussi marqué par l’expérience directe de la richesse de la vitalité de l’Eglise de France dans ces années là et encore aujourd’hui.
Aujourd’hui vous occupez un poste politique en tant que chef de cabinet de Christine Boutin, ministre du logement. Quel a été votre itinéraire jusqu’à ce poste ? Mon itinéraire, d’abord, ça a été le choix de m’engager politiquement, dans les années 1995, où avec des amis étudiants, nous avons fondé une association qui s’appelait « Jeunes chrétiens en politique ». Cette association avait comme particularité le souci d’avoir une grande diversité dans les tendances politiques mais de rassembler par une dimension de ressourcement spirituelle forte. Cela a été une source d’approfondissement intellectuel et spirituel. J’ai fais le choix de m’engager politiquement dans un petit mouvement de jeunes proches de Philippe Séguin (le RAP), qui était un peu la droite sociale de l’époque, en marge du RPR. Ensuite je suis entré au RPR. Puis il y a eu un moment important en 2002, lorsque Christine Boutin s’est présentée à l’élection présidentielle. Cela correspondait pour moi à un moment où je m’apercevais que j’étais tombé dans un pli qui ne me plaisait pas beaucoup, qui était que, dans une grande machine politique comme le RPR, si l’on cherche à avoir des responsabilités, il faut être d’accord avec le chef… donc à force de vouloir être d’accord avec le chef, on ne dit plus grand-chose. 2002, c’est un moment de choix : soit je restais dans la grosse machine, de manière un peu atone, soit j’allais défendre quelqu’un qui me parlait davantage sur le fond, avec qui je me sentais beaucoup plus en phase, mais c’était un petit candidat, sans beaucoup d’espoir ne serait-ce que d’écho médiatique. J’ai fais le choix de la soutenir. J’ai organisé sa campagne dans le département où j’étais, en Mayenne. C’est finalement là où elle a eu son meilleur score des présidentielles, au niveau national. Puis Christine Boutin m’a proposé de devenir l’un des vice-présidents du mouvement politique qu’elle a fondé qui s’appelle le Forum des républicains sociaux. Avec le temps, il est devenu clair que j’aimais mon métier de directeur d’hôpital, mais que j’avais un engagement politique qui me passionnait davantage et que si j’avais l’occasion d’en faire toute ma journée et pas simplement mes occupations de la nuit ce serait avec plaisir. Elle m’a proposé une fois ministre d’être son chef de cabinet et depuis j’en suis heureux et passionné.
En quoi consiste votre mission de chef de cabinet ? Il y a 3 fonctions : la première consiste à organiser le fonctionnement du cabinet, soit environ 70 personnes. La deuxième, extrêmement importante, est la gestion de l’agenda du ministre. Je dois donc faire en sorte que ses priorités politiques se retrouvent dans sa journée. La troisième fonction, parallèle à la seconde, est la gestion des déplacements, puisqu’un ministre va sur le terrain pour mettre en image et en action ses choix politiques. Il faut donc choisir des lieux et organiser la communication de façon à donner une visibilité à l’action politique du ministre.
Au quotidien, qu’est-ce qui fait votre motivation ? C’est que je suis profondément heureux de pouvoir œuvrer pour quelque chose qui me dépasse totalement et qui a un sens fort pour l’avenir de notre pays. J’avais cette passion au fond de moi depuis 20 ans, depuis que j’ai 15 ans, et aujourd’hui, j’ai la chance d’être dans ce poste d’observation où je vois une partie de la politique telle qu’elle se fait et où je suis directement au service d’un ministre dont je sais que toute son action est directement orientée vers des convictions qui sont fortes et qui sont nobles.
En vous retrouvant au milieu de membres du cabinet et de fonctionnaires qui sont des techniciens spécialisés dans les problématiques du logement, ne vous êtes-vous pas senti un peu seul ou regardé de travers ? Non, parce que dans le cabinet, nous avons tous été choisis par Madame Boutin, qui a d’ailleurs constitué son équipe avec une assez forte diversité, et qui se traduit par une vraie confiance dans le travail quotidien, ce qui créé une ambiance favorable.
Quelles sont les principales difficultés que vous pouvez rencontrer dans cette mission ? C’est d’abord la charge de travail qui est extrêmement lourde. Ensuite, nous sommes aujourd’hui dans un temps, où, sans visibilité médiatique, une action politique tend à être sous-estimée. Or, sur le sujet du logement, nous sommes sur des problématiques très complexes, qui nécessitent du temps, ne serait-ce que pour construire des habitations, de sorte que les avancées qu’il peut y avoir sont difficiles à synthétiser pour un passage de 30 secondes dans le journal de 20 heures.
Est-ce que la charge de travail rend un tel poste conciliable avec une vie de famille ? Durablement c’est difficile. Le choix que nous avons fait c’est que je sois célibataire géographique du lundi au vendredi soir. Le week-end, je retourne à Angoulême, je retrouve ma famille et je coupe avec mon travail à peu près totalement. C’est un équilibre qui se prend : j’ai une vraie coupure et que nous avons appris à bien nous retrouver. Ceci dit, j’ai quatre enfants qui ont entre 11 et 4 ans ; ça ne peut donc pas durer éternellement et mon engagement actuel s’arrêtera, même si je n’en connais pas aujourd’hui le terme exact.
Et au niveau du couple, comment est vécu cet engagement ? Il était clair avant notre mariage que j’avais une envie d’engagement politique qui était forte, et qui me correspondait tellement que ça ne pouvait être quelque chose d’anecdotique dans une vie. Il n’empêche que c’est ma femme qui toute la semaine assume le plus directement le fait que je ne sois pas là, et elle mérite à ce titre un grand coup de chapeau. Il est clair que cela n’était possible que parce qu’elle en était d’accord.
Peut-on garder des convictions en politique ? Absolument. Heureusement.
Qu’est-ce qui est nécessaire pour cela ? Il faut être formé. Avoir des convictions, ce n’est pas une forme de préjugé qui ne se discute pas. Si nos convictions ne sont pas enracinées dans une réflexion approfondie, éclairée, ouverte et confrontée, on aura des difficultés dans un engagement politique. En revanche, s’il y a une formation profonde, il existe tellement de militants politiques qui n’ont pas beaucoup de base forte, que, si on est habile et prudent, il est possible de défendre ses convictions avec talent et avec efficacité, même si en politique il faut de la patience.
Comment être chrétien en politique ? Très simplement, sans s’embêter de cette question. Je suis absolument convaincu que nous ne sommes plus dans une époque où cela constitue un problème. Il y a 10 ans sans doute, on pouvait penser que cela était totalement incompatible, et je crois qu’il y a deux facteurs qui ont inversé la tendance : d’abord, Jean-Paul II a définitivement déridé les chrétiens pour qu’ils acceptent de l’être sans s’interroger en permanence ; ensuite, la société française a changé aussi, et je crois que le laïcisme est en train de perdre du terrain, et l’on voit en tout cas que le débat sur la laïcité a pris un tour un peu nouveau. Il ne faudrait donc pas que la question « est-ce qu’on peut être chrétien en politique » reste une excuse pour ne pas s’engager […].
Est-ce qu’il existe une vérité en politique ? En préalable, la politique n’est pas une science exacte. Elle est un art. Ensuite, on peut être convaincu d’un certain nombre d’aspects touchant à ce qu’est la vérité de la personne humaine, et avoir un engagement politique qui cherche à être totalement fidèle à cette vérité. Cependant, pour mettre en application ces convictions, cela me paraît totalement à côté de la réalité d’imaginer qu’il n’y ait qu’un seul chemin.
Notre thème d’année est « appelés à être libres ». Comment est-ce qu’on peut rester libre en politique, c’est-à-dire garder la capacité de dire « oui » ou de dire « non » ? Je retiendrais deux aspects. Tout d’abord, je le redis, en étant formé. Si on n’a pas pris le temps de creuser, de se confronter à des idées différentes et à mûrir les siennes, on est comme la feuille morte qui peut s’envoler au premier coup de vent. Je tire ensuite la seconde idée de mon parcours personnel : en 2002, au moment de m’engager avec Christine Boutin, un de mes amis m’a dit : « si tu ne t’engages pas avec elle c’est que tu as peur ». Et c’était tout à fait juste dans mon cas. J’étais en effet en train de trouver 150 bonnes raisons, de stratégie politique, de différences sur tel ou tel point, d’opportunités pour ne pas m’engager avec elle alors que je sentais précisément que les convictions qu’elle portait étaient aussi celles que je cherchais à défendre. Ce jour là, j’ai accepté de faire un choix qui était plus difficile à assumer en public que de soutenir d’autres candidats qui avaient beaucoup plus de faveur médiatique, j’ai fait un choix de liberté qui consistait à me dire « je vais être un peu plus fort que ma peur » et ne pas me soucier du « qu’en dira-t-on ». Ce choix m’a apporté une joie intérieure forte, et également un très net épanouissement dans mon engagement politique. On en expérimentera une grande fécondité intérieure.
Quelle a été votre plus grande joie au cours de votre engagement politique ? Deux. La première, c’est d’avoir été plus grand que ma peur en acceptant de soutenir une candidate souvent, et à tort !, montrée du doigt. La seconde, plus récente, c’est de constater au travers de mots entendus dans la bouche de Nicolas Sarkozy, que celle que j’ai soutenu il y a quelques années et qui est devenue ministre a une influence importante auprès du président de la République.
Quelle a été votre plus grande déception ? De mesurer la peur de certaines personnes.
Qu’est-ce que vous avez envie de dire à un jeune qui se pose la question d’un engagement politique ? Que c’est un bel engagement, qu’on a besoin de gens qui s’engagent avec passion, et que cela est possible, en ayant des convictions fortes sans être totalement à l’écart. Au contraire, il faut chercher à être le levain dans la pâte. Or aujourd’hui, il manque de personnes qui acceptent d’être dans les grands mouvements en ayant un engagement de patience et de fond. Je suis persuadé que petit à petit, nous pourrons y être majoritaire même si aujourd’hui on peut avoir l’impression de ne pas faire partie de ce monde là. Un jeune qui se forme et qui met toute sa volonté dans son engagement est capable d’aller convaincre beaucoup de gens.
L’enjeu est-il plutôt d’agir ainsi à l’intérieur de grands mouvements existants ou plutôt de vouloir garder sa totale indépendance dans des mouvements peut-être plus petits ? Il y a une place pour les deux je pense, même si pour ma part j’ai fait mon choix. Je n’ai jamais été dans des mouvements qui ont cherché à être par principe en-dehors du système. Je conçois que certains puissent avoir cette tentation là, mais je crois qu’elle est coupée du réel, parce que la politique se fait avec des majorités. Ainsi, ceux qui font le choix d’être en-dehors du système parient sur une sorte de révolution, qui mettrait par terre le système en question. Je ne crois pas que cela soit souhaitable pour notre pays. Quand je vois certaines personnes aujourd’hui en place, je pense que rien ne doit nous empêcher de chercher à les influencer ou à les remplacer. Cela se fera si nous sommes plus nombreux à nous engager. Personnellement, j’ai fait le choix d’essayer de rester moi-même tout en me faisant entendre dans un grand mouvement.